Bientôt des maisons Amazon en France ?

Ils sont déjà confortablement installés dans de nos salons. Les géants américains du WEB Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – regroupés sous l’acronyme Gafam – mais également les chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi – regroupés sous l’acronyme Batx – s’apprêtent à prendre pleinement possession des lieux. François-Xavier Jeuland, président de la Fédération française de domotique, nous explique leur stratégie et les incidences possibles sur le monde du bâtiment.

Les Gafam et Batx en sont où aujourd’hui ?

François-Xavier Jeuland, président de la Fédération française de domotique

Entre le Marketplace de Facebook aux allures de portail immobilier et l’expansion d’Amazon et Google dans l’univers de la domotique, les géants du net n’ont jamais été aussi présents dans nos maisons. Leur stratégie depuis le départ : récolter le maximum d’informations. Ils y parviennent grâce aux réseaux sociaux, aux téléphones et recherches internet….  ils se saisissent des retours terrain pour adapter l’expérience client. La dernière case qui leur manquait : la façon dont on gère chez nous le chauffage, l’éclairage, les volets et la sécurité. Ils ont donc investi massivement. Là où nos industriels investissent des millions, Amazon ou Google mettent plusieurs milliards de dollars chaque année afin de proposer des offres « smart home » imbattables. Google a racheté le thermostat Nest en 2014 et depuis, décline sur cette base un ensemble de produits connectés pour nos maisons. Ils se sont ainsi forgé des écosystèmes complets pour répondre à notre domotique. Les Batx ont la même stratégie en Chine. A part Xiaomi, on ne les voit pas encore vraiment chez nous mais cela ne va pas tarder.

Les géants américains et chinois s’entraînent sur leurs énormes marchés intérieurs respectifs pour mieux partir à la conquête du marché européen.

Vos marges sont notre opportunité
Jeff Bezos, fondateur et PDG d’Amazon

Peut-on imaginer jusqu’où pourra aller leur rôle demain ?

Il suffit de jeter un coup d’œil à ce qui se fait en Californie. C’est le laboratoire de ce qui se passera probablement dans le reste du monde ces prochaines années. Google a investi un milliard d’euros pour tenter de résoudre la crise du logement que subit San Francisco et Amazon fait le pari de maisons préfabriquées intégralement connectées. En 2018, Vision Fund, le plus grand fonds d’investissement technologique au monde, porté par SoftBank a injecté plus de 800 millions de dollars dans la start-up Katerra pour pré-câbler et construire en usine l’ensemble d’un logement à grande échelle. Ils voient que dans le bâtiment il y a une cascade de marges entre les différents intervenants qu’ils veulent contrôler de A à Z. Pour eux, comme le répète souvent Jeff Bezos, fondateur  et PDG d’Amazon, « vos marges sont notre opportunité ». Ils cherchent à contrôler la maison pendant toute sa durée de vie : la construire et la faire évoluer.

Cette vision est parfaitement portée par le BIM, un logiciel intégré de la conception à la destruction de la maison. Toutes les données sont enregistrées. Dès que l’on souhaitera faire évoluer son installation, il suffira de d’ouvrir son jumeau numérique pour avoir toutes les données liées aux activités antérieures. Plus besoin de repartir à zéro. L’enjeu : proposer ainsi des maisons pré-fabriquées bien moins chères qu’aujourd’hui et connectées.

Quelles incidences cela pourrait-il avoir sur le marché français du bâtiment ? 

Le marché français du bâtiment est un mille-feuille insondable !  On le voit en ce moment pour le BIM, on ne peut pas faire avancer facilement un marché constitué de 450 000 entreprises dont une majorité d’artisans. Nous n’arrivons pas à atteindre les objectifs fixés en terme de construction de logements neufs et de de rénovation et nous payons beaucoup trop cher des logements peu évolutifs et finalement pas si performants au niveau énergétique. On ne peut jamais recapitaliser sur ce qui a déjà été fait. A chaque rénovation, il faut repartir à zéro. L’arrivée des Gafam et Batx sur ce marché va forcément faire bouger les lignes. Et ce n’est pas une mauvaise chose : comprenons ce qu’ils sont en train de faire et adaptons-le à nos particularités. Nous savons faire depuis longtemps du pré-fabriqué y-compris pour des bâtiments collectifs. Il faudrait basculer tout le process en numérique, travailler de façon collaborative, inventer de nouveaux modèles économiques, déployer à grande échelle des panneaux préconçus intégrant le connecté, les réseaux et les menuiseries et comptons sur notre tissu bâtiment pour les services de personnalisation et les évolutions au fil du temps.

Si la maison apprend de nos habitudes, elle sera bien plus efficace

Comment imaginez-vous la maison de demain  avec les particularités françaises ?

En France, nous avons beaucoup de portails, de portes automatiques de garage, de store-bannes ou de volets roulants par rapport aux autres pays. Il y aura des solutions intégrées entre toutes ces motorisations, la sécurité, l’éclairage, le chauffage, le vitrage intelligent et le multimédia. Donc nous pouvons imaginer des  façades dynamiques prenant en compte toutes les informations (température anticipée, position exacte du soleil, ombrages, présence ou non des utilisateurs…) et qui anticiperont l’ouverture des lamelles BSO ou la polarisation du verre en fonction du confort voulu. Si la maison apprend de nos habitudes grâce aux objets connectés et aux algorithmes d’intelligence artificielle, elle sera bien plus efficace. On doit passer d’une logique de pilotage à une logique de bâtiment autonome qui, au contraire, devrait se gérer tout seul et nous redonner la main uniquement quand nous le souhaitons.

Enfin, on pourrait appliquer à cette domotique la vision sociale de la France : des solutions connectées pour « le bien vieillir à domicile » et des baies motorisées connectées pour les personnes fragiles et en perte d’autonomie par exemple. Nous pourrions développer des « logements connectés pour tous » autour de l’énergie, la sécurité et la santé, ce qui n’est absolument pas un domaine sur lequel se focalisent les Gafam.

Faut-il encore avoir des garde-fous pour contrôler l’invasion des Gafam et Batx sur le marché européen…

Nous en avons déjà : la CNIL et le  règlement général sur la protection des données (RGPD) de l’Union européenne qui constitue le texte de référence en matière de protection des données à caractère personnel. On dit que l’innovation va trop vite mais là c’est l’inverse en Europe. Nous avons une réflexion d’avance sur ces sujets.

En complément, il faut imaginer notre protection comme une fusée à trois étages : le premier c’est le produit lui-même qui ne serait admis sur le marché européen que si sa conception en termes de respect des données privées est conforme à la RGPD. Le deuxième garde-fou est l’humain : celui qui installe et s’occupe des mises à jour de ce produit doit être compétent. Nous devons imposer dans les cahiers des charges l’obligation d’avoir recours à des prestataires « smart home » de confiance  formés à la cyber-sécurité notamment. Ce dispositif existe déjà grâce au travail conjoint d’AFNOR Certifications et  de la Fédération Française de Domotique. Enfin, dernier étage : le cadre de référence du bâtiment comme le propose avec R2S-Ready2Services, la Smart Building Alliance – créée en 2012 et qui fédère plus de 400 membres-. Ce référentiel définit un certain nombre de critères qu’il faut absolument prévoir dans un bâtiment pour anticiper les services de demain, organiser la gouvernance de la donnée et se prémunir d’éventuelles cyber-attaques. De nombreux pays à l’étranger sont intéressés par ce cadre de référence. La France et l’Europe pourraient rapidement devenir leader dans ce domaine.

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