« Le réemploi est un marché à saisir pour les installateurs/poseurs »

En région Paca, la démolition de bâtiments représente chaque année plus de 1,5 million de tonnes de déchets, pour la plupart enfouis ou incinérés. Pour les revaloriser, Valérie Décot, architecte et cofondatrice de l’association R.aedificare (re-construire) initie une filière du réemploi des matériaux. Rencontre.

Architecte, vous avez mis vos activités de côté en 2017 pour créer l’association et monter une filière autour du réemploi dans le BTP. Pouvez-vous expliquer la démarche et comment elle s’est mise en place ?

Lors d’une exposition de matériaux du bâtiment usés, dans le pavillon Belge de la biennale d’architecture de Venise en 2010 par Rotor, j’ai alors pris conscience de la valeur des matériaux existants et de la possibilité de leur donner une deuxième voire plusieurs vies. J’ai ainsi monté l’association en décembre 2016 avec deux autres confrères architectes. Et cela fait trois ans que l’on travaille à constituer une véritable filière de réemploi. Nous travaillons ainsi avec l’Ademe pour identifier les acteurs, freins, leviers, et étudier des cas concrets de déconstruction… Aujourd’hui, lorsqu’il y a un projet de démolition, on nous appelle pour faire un diagnostic ressource afin d’identifier les matériaux ayant un potentiel de réemploi et les mettre à disposition d’autres acteurs du territoire. Pour ce faire, nous avons monté une plateforme numérique / catalogue exposant les matériaux disponibles au réemploi, qui est actuellement en phase de test. Ils peuvent être réutilisés pour des projets neufs ou de réhabilitation.

Quelle est la place du réemploi dans le BTP en France ?

Il y a encore peu d’acteurs et la majorité est en Ile de France. A Paris, il y a la coopérative Bellastock et l’agence d’architecture Encore Heureux par exemple. Quelques marketplaces se mettent également en place. Ils n’accompagnent pas comme nous du début à la fin le réemploi mais permettent le transfert de matériaux. Nous défrichons pour le futur même si des initiatives naissent dans plusieurs régions en France. Et nous commençons à avoir des partenariats intéressants avec des acteurs comme l’université d’Aix-Marseille, Icade, Linkcity, Eiffage… C’est un domaine émergent, tout est à faire. Étonnant lorsqu’on sait que le réemploi a toujours existé dans l’Histoire avant l’industrialisation. Il n’y a qu’à regarder le nombre d’églises construites avec des colonnes différentes, récupérées de bâtiments écroulés. C’est l’industrialisation qui a instauré ce système de « faire et jeter ». Mais entre le développement économique des pays émergents, l’accroissement de la population, ce mécanisme ne sera plus tenable. Nous serons obligés de réutiliser les déchets au lieu de les enfouir.

Quels sont les matériaux de chantiers les plus facilement réutilisables ? Qu’en est-il des menuiseries extérieures ?

Beaucoup de matériaux traditionnels sont réutilisables comme la pierre, le bois, la brique, la tuile, les pavés, le métal mais aussi des matériaux industrialisés comme les poutres métalliques, les dalles de faux-plafonds, les cloisons vitrées de bureau, les portes intérieures… En gros tout ce qui n’est pas en matières composites où les matières sont collées… et les menuiseries extérieures ! C’est sans doute les parties les plus compliquées à réemployer. C’est un point sensible du bâtiment, où il y a le plus de sinistres, entre les points infiltrations d’eau d’air, les joints mal faits, les problèmes de pose (point sensibles dans la construction). Un autre point compliqué : pour le moment, les entreprises de démolition ne savent pas déposer les châssis. Nous avons donc besoin que ce soit les installateurs/poseurs qui le fassent. Si cela leur revient moins cher que le coût de la menuiserie, il y a ainsi tout un marché à saisir pour ces acteurs. Enfin dernier obstacle, toutes les fenêtres des années 1970/80 ne peuvent servir qu’aux parties de bâtiments qui n’ont pas à respecter la règlementation thermique (contre-façade, pergolas, verrières, vérandas). Nous n’avons pas encore travaillé sur la déconstruction des murs rideaux, mais peut-être que leur démontage s’avèrera plus facile.

Voyez-vous des solutions à l’avenir pouvant surmonter ces difficultés propres au réemploi des menuiseries ?

Pour les menuiseries neuves à venir, il faudrait que les industriels prévoient d’ores et déjà les modalités de démontage et de maintien des performances, dès la conception, avec un protocole de dépose et de conservation des informations techniques au sein même du produit, avec un  flashcode ou quelque chose comme ça… pour permettre que le réemploi s’organise facilement dès la déconstruction du bâtiment, avec un maintien des performances d’origine.

Que pensez-vous du projet de loi anti-gaspillage et économie circulaire ?

Le grand point positif c’est d’avoir renforcé l’obligation du diagnostic à l’échelle de la « ressource » et non plus seulement du « déchet » pour les bâtiments de plus de 1000m2. La loi étend ainsi le champ d’application en visant les matériaux. En revanche, nous nous attendions à davantage de sanctions à l’encontre des maîtres d’ouvrage qui ne respectent pas les obligations relatives à la gestion des déchets, car dans la pratique, très peu les suivent. Nous espérons que les décrets d’application prévoiront des sanctions renforcées.

Une autre interrogation porte sur les actions qui seront mises en priorité dans cette logique d’économie circulaire. Nous aimerions que ce soit l’évitement du déchet mais en prévoyant une filière REP, nous avons peur que cela revienne à mettre en avant le recyclage. Les industriels favorisent en effet cette activité et la mettent déjà en place. Pourtant, le réemploi est bien plus vertueux en termes d’empreinte carbone. La directive européenne sur les déchets du 19 novembre 2008, privilégie d’ailleurs la « réutilisation » au « recyclage » dans sa hiérarchie des modes de traitement des déchets. Mais c’est plus compliqué pour les industriels dans la pratique car cela implique de récupérer des produits qu’ils n’ont pas conçus eux-mêmes.